4. Le sort des sujets de pays ennemis
5. La conscription et l'élection de 19176. La fin de l'unité du temps de guerre
Le sort des sujets de pays ennemis
Les historiens parlent souvent de la Première Guerre mondiale comme du moment où le Canada est véritablement devenu une nation. Ils veulent dire par là que la guerre a été une lutte nationale qui a donné naissance à une conscience nationale. Mais dans le cours de la guerre, certains habitants du Canada ont été considérés comme des étrangers à la famille canadienne. Un des exemples les plus extrêmes de ce fait a été l'internement de plus de 8 000 immigrants récents. Ces gens qui avaient été invités à venir au Canada se voyaient maintenant qualifiés de sujets d'un pays ennemi depuis que le Canada avait déclaré la guerre à leur pays natal.Dans les années 1890 et au début des années 1900, le gouvernement canadien avait activement recruté des immigrants d'Allemagne et de l'Empire austro-hongrois. Selon le ministre de l'Immigration, Clifford Sifton, c'étaient des paysans en manteau en peau de mouton et leurs robustes femmes qui allaient défricher les plaines. Les Ukrainiens et Polonais sont venus au Canada dans une large mesure parce qu'ils se sentaient opprimés dans l'Empire austro-hongrois. Ils prenaient souvent les emplois les plus sales et les plus dangereux et quand les temps étaient durs, comme ils l'étaient en 1913, ils étaient les premiers à être congédiés.
Quand la guerre a éclaté en 1914, leurs problèmes ont empiré. Les immigrants d'Allemagne et de l'Empire austro-hongrois qui n'étaient pas encore devenus des citoyens canadiens étaient maintenant officiellement des sujets de pays ennemis, et l'objet de discrimination tant officielle que non officielle.
Nykyta Budka, un des principaux évêques catholiques ukrainiens, n'a fait qu'aggraver leurs problèmes en exhortant les immigrants à retourner en Europe pour aider « la mère patrie de quelque façon que ce soit ». Les commentaires de Budka avaient été faits avant l'entrée du Canada dans la guerre, ont été promptement rétractés et ont été critiqués par de nombreux membres de la communauté ukrainienne. Néanmoins, de nombreux Canadiens y ont vu une preuve qu'on ne pouvait pas faire confiance aux immigrants d'Ukraine. Imprégnés de patriotisme, les Manitobains ont exigé que les employeurs congédient tout travailleur « étranger ». Les restaurants locaux sont même allés jusqu'à renommer le humble hamburger, avec ses connotations de la ville allemande de Hambourg, qui est devenu un nip. Deux semaines après la déclaration de guerre en août 1914, le gouvernement a déposé la Loi sur les mesures de guerre, qui a radicalement limité de nombreuses libertés civiles existantes; par exemple, quelqu'un pouvait être détenu si on le soupçonnait de projeter certaines activités illégales ou d'y prendre part. Les règlements afférents à la Loi sur les mesures de guerre obligeaient les sujets de pays ennemis à s'immatriculer et à se présenter régulièrement aux autorités fédérales. Leurs déplacements au Canada étaient limités et toute violation des règlements pouvait mener à leur internement sans procès. Quiconque n'avait pas pris la citoyenneté et était citoyen d'un pays en guerre contre le Canada était considéré comme le sujet d'un pays ennemi. Au Canada, il y en avait 120 000. Environ 80 000 se sont immatriculés et 8 600 ont été internés. Approximativement 6 000 d'entre eux étaient des immigrants ukrainiens, qui s'étaient établis en majorité dans l'Ouest du Canada. Plus de mille Ukrainiens ont été internés dans l'aréna de la foire d'hiver de Brandon. En dehors des deux marches d'une heure auxquelles ils avaient droit chaque jour, ils n'avaient pas grand-chose à faire. Quelques-uns ont été embauchés pour aider à effectuer certaines tâches comme la cuisine et le ménage, mais les autres ne pouvaient rien faire pour gagner de l'argent pour faire vivre leur famille. L'expérience a engendré colère et désillusion, comme en témoigne la lettre de protestation d'un interné à Brandon : « Qui a aplani les montagnes d'un océan à l'autre? Qui a construit les chemins de fer et cultivé ces terres incultes où seul le vent hurlait autrefois? » Bon nombre des jeunes internés ont essayé à plusieurs reprises de s'évader. L'un d'entre eux, qui s'était cassé la cheville après avoir sauté d'une fenêtre du deuxième étage, a réussi à se rendre à neuf milles de la frontière américaine avant d'être capturé. En 1915, une évasion en masse s'est terminée tragiquement quand un jeune de dix-huit ans est mort des blessures par balle qu'il avait reçues alors qu'il sautait par une fenêtre.
Fred Langdon Davis, député fédéral de Neepawa, a été un des rares politiciens à défendre les hommes internés. Il a dit dans un discours : « Si nous traitons ces hommes comme des hommes et des frères, nous en ferons des Canadiens; si nous les traitons de toute autre façon, nous en ferons un élément étranger au Canada. » En 1916, la plupart des hommes internés au Canada avaient été mis en liberté conditionnelle; les garder sous clé coûtait cher et quelques dirigeants gouvernementaux s'étaient rendu compte qu'ils ne posaient pas de risque pour le pays. Ce n'est qu'en 1920, toutefois, que le dernier sujet d'un pays ennemi interné a été libéré. Bon nombre des hommes internés, profondément aigris par la façon dont ils avaient été traités au Canada, ont décidé de retourner en Europe alors que d'autres ont simplement été déportés.
Le gouvernement canadien a continué d'ajouter des restrictions aux libertés civiles de nombreux groupes d'immigrants dans le courant de cette guerre qui s'éternisait. À la fin de la guerre, il n'était plus légal pour eux de tenir des réunions ou de publier des journaux dans leur propre langue, de voyager librement ou de voter dans une élection. Comme les critiques de la guerre l'ont fait remarquer, une guerre menée pour défendre la démocratie courait le risque de devenir une guerre contre la démocratie chez nous.