Titre: "Lettre du Front" par Eugène Kern, dans La Liberté, 2 mars 1915
Auteur: Kern, Eugène
Source: Archives de la Société historique de Saint-Boniface, Fonds Lucien, Aimé, Eugène Kern, 188/327/93
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Transcription

« balader » et faire le soldat de
parade.
Ce que je n’aurais jamais espé-
ré en campagne, c’est ce bonheur
que nos possédons d’avoir un
aumônier tel que le nôtre. Quelle
voix sympathique, sincère, pre-
nante; quels accents quand il
nous parle de nos devoirs de sol-
dats chrétiens. Dieu n’abandon-
nera pas la France; croyez-le sin-
cèrement; espérons pour notre
chère patrie de beaux jours. Tous
les dimanches, nous avons plu-
sieurs messes. Les églises de cam-
pagne, si vastes soient-elles, sont
toujours archi-comble. Le soir
tous les jours, la cloche douce-
ment tinte dans ce repos du jour
appelant à l’exercice, au salut,
ceux qui le peuvent, qui aiment
se reposer en priant, en chantant
à pleine voix, en implorant pour
eux, pour les leurs, les grâces si
nécessaires... les regards miséri-
cordieux du Père Céleste.
Nous avons quitté Vivières
dans l’Aisne, notre premier can-
tonnement, repris le chemin de
fer lequel nous a transportés en
huit heures à quelque 100 kilomè-
tres plus éloignés, non du front..
Depuis plusieurs jours, nous che-
minons, nous cheminons notre
maison sur le dos, aux coteaux
de la Champagne succédant les
prairies, les cultures, de la Mar-
ne. Hier après une marche assez
fatigante, sommes arrêtés dans ce
petit patelin dont j’ai donné en
tête l’adresse. Nous sommes au
repos... nous passons quelques
revues de détail, mes camarades
devisent joyeusement, allumés
un brin par des libations pa
pas [sic] bien grandes. On parle d’une
nouvelle marche pour demain. Je
le sais. Je présume bien autre
chose.. Hier dans la nuit et sur
le matin, le grondement sourd du
canon, l’éclatement des obus nous
arrivaient très distinctement, les
rafales succédaient aux rafales,
sans interruption. Ah! les misé-
rables, ils s’acharnent sur nos vil-
les. Reims aura encore une fois
de plus subi un bombardement.
Patience, nous saurons avant peu
faire passer à ces brutes le goût
de ces sauvages gestes. Les Hans
n’étaient pas plus farouches.
Je ne puis parler d’autres cho-
ses pour le moment; peut-être
d’ici que vous me lirez, d’impor-
tants événements se seront dérou-
lés. Dans quelle mesure coopére-
rons-nous à l’oeuvre libératrice,
« nous, notre division », c’est le
secret de Dieu. J’ai tout lieu de
croire que nous y participerons
dans une large mesure. Je n’en
dis pas plus long pour cette fois.
J’ai appris avec une vraie dou-
leur la mort de plusieurs compa-
triotes du Manitoba, entr’autres,
M. Bernard de Malglaive, M. Al-
bert Ritaine, lui, était de Saint-
Léon. Nous étions cependant peu
nombreux et déjà notre phalange
s’amoindrit. Puissent tant de sa-
crifices généreux être acceptés de
Dieux en expiation de si multiples
offenses répétées et servir à la ré-
génération complète de notre
beau pays. J’espère aussi que de
si nobles âmes auront déjà reçues
du Ciel leur récompense. Je salue
en ces braves l’image du vrai
Français.
Je ne sais quand j’aurai de
nouveau l’occasion d’écrire, dès
que cela sera possible, je m’en
ferai un plaisir.
Ma santé assez bonne jusqu’ici
s’est abîmée quelque peu. Je
tousse beaucoup, suis enroué. Ce-
la, j’en suis persuadé, passera
aussi vite que venu. Après tout
c’est le métier qui rentre.
Un mot en terminant. C’est une
idée. Nos cultivateurs canadiens
seraient bien inspirés en travail-
lant très fort, cette année. Son-
geons que l’Europe en flamme ne
produira guère. Dieu peut bénir
la nation canadienne de sa fidéli-
té à la foi de ses ancêtres, en lui
accordant cette année une récol-
te qui lui donnera avec l’aisance,
les moyens de venir en aide aux
malheureux dont la guerre aura
peuplé les nations alliées.
Recevez avec l’expression de
mes sentiments les plus sincères,
un bonjour de la Vieille France.
E. Kern.

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