Title: "Lettre du Front" par Eugène Kern, dans La Liberté, 2 mars 1915
Author: Kern, Eugène
Source: Archives de la Société historique de Saint-Boniface, Fonds Lucien, Aimé, Eugène Kern, 188/327/93
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Transcription

LETTRE DU FRONT
Laveuvre, 2 mars 1915.
Cher ami:--
Ce nom ne vous dit rien, c’est
cependant celui du petit village
dans lequel nous cantonnons.
Nous sommes loin de notre ville
de garnison, et avons dit adieu
pour de longs jours peut-être aux
fanfares claironnantes à l’aide
desquelles on nous soumettait à
un entraînement progressif. Nos
pas ne résonnent plus sur le pavé
habituel des rues à peine ensoleil-
ées par un maigre soleil d’hiver
coule plus genti-
ment, baignant le pied du mur
d’enceinte de notre ancien lo-
gis...et le panorama? Aux hauts
sommets des Vosges, aux pro-
fonds défilés, aux ravines, aux
cascades formées dans la mont-
gne, aux noirs sapins, ont succé-
détour à tour la plaine fertile,
riche, les longs vallonnements,
les coteaux boisés, les rivières
aux eaux blanchâtres, sale : le
blé se cultive ici, là sur une vaste
échelle, on emploie la machine
agricole d’origine américaine.
Cette culture du blé s’alterne par
des cultures variées : betteraves,
pommes de terre. Il n’est pas ra-
re de rencontrer des fermes culti-
vant 150 hectares de blé, 50 d’a-
voine, orge, etc., 100 à 150 de bet-
teraves, pommes de terre en sus.
Il est vrai que ces fermes em-
ploient un nombre respectable
« d’engagés ». En d’autres par-
ties, le vignoble...de champagne
nous distrait quelque peu, en
nous réjouissant, nous réchauffant
le coeur. (Les prix du vin sont
très ordinaires).
Il y a de cela 12 jours, nous
quittions Epinal à 8 heures du
soir. C’était presque une surprise
car nous avions été avertis seule-
ment vers 5 heures. Préparés de-
puis plusieurs semaines à un dé-
part plus ou moins vif, cela ne
nous émut pas beaucoup. En cinq,
sept fébrilement tout fut préparé.
Un coup de sifflet, tout le monde
en bas, sac au dos...un brou-
haha de voix étouffées, des com-
mandements secs; à l’appel...
manque personne... silence...
néanmoins le moment solennel
était arrivé, combien peut-être de
tous ceux qui partent ce soir re-
verront cette cour, ce caserne-
ment en temps ordinaire plutôt
détesté, que plusieurs aujourd’hui
désireraient ne pas quitter...;
malgré les ordres, impossible de
se quitter ainsi... « Au revoir,
mon ami, bonne chance. Tu écri-
ras, d’ailleurs nous sommes tous
pour y aller, aujourd’hui... ou
demain; qu’importe, te fais pas
de bile, et puis tu sais? Vas-y, on
leur montrera ce qu’on est. »
Tout cela est débité avec entrain,
gaieté, pour cacher certaine émo-
tion. En avant par quatre.. mar-
che. Des hommes inclinés qu
brusquement dans la nuit noire
mettent l’arme sur l’épaule...
défilent par la grille grande ou-
verte; il pleut. La poitrine est
bombée par le poids extraordinai-
re du sac, de la tenue de campa-
gne, c’est lourd. Que l’on a de la
difficulté à croire que des hom-
mes sont susceptibles de faire
des marches avec un chargement
semblable... Les rues sont déser-
tes, quelques rares passants qui
s’arrêtent, examinant à la lueur
des réverbères, tâchant de décou-
vrir dans la colonne qui défile un
visage de connaissance...des da-
mes émues nous souhaitant une
« bonne chance, mes enfants »...
Comme cette formule évoque à
notre souvenir l’image de notre
mère... nous ne disons mot et
arrivons ainsi au quai d’embar-
quement. On bute dans la nuit
noire contre un amas de décom-
bres, ici, contre les rails, là, en-
fin on embarque 40 par four-
gon... C’est vraiment un peu
serré. Il nous faut rester accrou-
pis sur nos sacs, ou se tenir de-
bout. C’est très pénible, néan-
moins il nous faudra demeurer
ainsi deux jours consécutifs; ça
n’a pas d’importance, on est en
guerre par conséquent pas à la
noce. Nous aurons quelques ar-
rêts pendant lesquels on nous fe-
ra une distribution de café chaud,
de thé, de rhum, de conserves, vi-
vres supplémentaires. Puis un
beau matin, on se réveille « de la
demi somnolence occasionnée par
la fatigue » au lieu de destina-
tion. Je dis un beau matin, il
pleuvait un peu aussi noir que
dans un four, il était que deux
heures. On débarque rapidement
et dans une ville inconnue; sur
de nouveaux pavés, nos pas ré-
sonnent à nouveau. C’était Vil-
lers, Cotterets, dans l’Aisne. Nous
y avons pris quelques heures de
repos, puis à la pointe du jour,
en route pour le cantonnement
distant d’une dizaine de kilomè-
tres.
Toute cette région a vu l’enva-
hisseur qui n’a point commis de
dégâts, autres que des vols. C’é-
tait fin d’août, mi-septembre; il
s’avançait à marches préci-
pitées croyant déjà tenir Paris,
par conséquent la France, sous
sa botte. Seulement, il y a eu un
petit accident qui l’a obligé à re-
brousser chemin, même plus ra-
pidement qu’il ne l’avait parcou-
ru à l’aller, parait-il. N’ayant pas
réussi à s’accrocher, il lui a fallu
retraiter précipitamment sans
qu’il lui soit possible d’exercer sa
rage de destruction...Ah! si à
cette époque nous avions possédé
les éléments que nous avons en
main actuellement, quelle déroute
nous leur aurions infligée. Au-
jourd’hui nous ne serions point
contraints à lui livrer bataille sur
notre propre sol, lequel en serait
purgé.
Le lieu de notre premier can-
tonnement, un village de campa-
gne très modeste, assez important
comme population. Cette popula-
tion gagne sa vie en travaillant
pour les grands fermiers des en-
virons. Notre cantonnement à
nous? Je m’en souviendrai long-
temps : situé au fond de la vallée,
abrité des grands vents, nous a-
vons joui pendant notre court sé-
jour dans ce village de véritable
bonheur. La température était
très douce; déjà l’herbe au fond
de cette paisible vallée verte et
tendre s’allongeait, croissait
journellement. Des fleurs printa-
nières ornaient les plates-bandes
du jardin potager « de notre lo-
geur » d’occasion. « Ces pauvres
fleurs » s’épanouissaient sous les
rayons caressants d’un soleil dé-
jà chaud, malgré les meurtrissu-
res faites à leur tige, à la plante,
par la botte « prussienne » et le
« godillot » français. Abrités des
vents cette vallée nous abritait en
outre, en nous soustrayant à la
vue trop perçante des « aviateurs
boches » Que de fois nous nous
amusâmes à contempler le vol de
tous ces oiseaux, dernier genre.
Les nôtres faisaient bonne garde.
Le bruit de la fusillade lointaine,
le grondement sourd, répété du
canon, nous rappelaient, la nuit
surtout, que notre pérégrination à
travers monts et vaux avait un
autre objectif que celui de nous

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